Interview avec les membres de DISCOZERO

Interview avec les membres de DISCOZERO

5 mars 2026 0 Par Chacha

Entre riffs massifs, groove contagieux et ironie lucide, DISCOZERO cultive un paradoxe réjouissant : faire danser les corps tout en chatouillant les neurones. Né d’une alchimie improbable entre Toulouse, Avignon et Strasbourg, le quatuor réunit des musiciens issus de projets marquants de la scène alternative pour donner naissance à un laboratoire sonore où grunge, punk, disco et rock se percutent sans complexe. Avec It Was Capitalism All Along, le groupe transforme les contradictions de notre époque en énergie brute, oscillant entre second degré, regard politique et exultation collective. Rencontre avec un groupe qui préfère la transe et le groove à la résignation.

 

DISCOZERO est né entre Toulouse, Avignon et Strasbourg : est-ce que cette géographie éclatée a influencé votre manière de créer ou votre son ?

Katia : Oui, forcément dans la manière de créer. Habiter loin les uns des autres nous a contraints à être efficaces lors de nos résidences de création, sur les bases d’idées de guitare proposées par Nico qui est une machine à pondre des riffs ! Les morceaux prennent forme ensemble lorsqu’on se voit, l’alchimie est instantanée et évidente entre Matthieu qui écrit ses textes et lignes de chant quasi simultanément, Zach qui déploie autant d’imagination dans ses grooves que de coups de baguettes et Katia qui arrange et emmène parfois les idées à contre-courant. Les moments de composition sont très riches et excitants ensemble, et la recherche continue de façon plus fine chacun chez soi dans nos home studio une fois les bases posées et enregistrées en live.

Vous venez tous de projets assez marqués (Glaciation, My Own Private Alaska, Kwoon, etc.) : qu’est-ce que DISCOZERO vous permet d’exprimer que vous ne pouviez pas ailleurs ?

Katia : C’est une vraie cour de récréation, un laboratoire de création efficace et amusant et nous adorons tous les 4 de la même façon ce terrain de jeux grunge punk disco rock.

Le nom DISCOZERO intrigue : pourquoi ce contraste entre la danse, le groove… et le “zéro” ?

Katia : Notre musique invite à danser, à transpirer, à « transer », à bouger nos culs comme si cette envie était irrésistible, comme le provoquent certains tubes disco sur lesquels on ne peut s’empêcher de se trémousser ! Et puis zéro parce qu’on casse un peu les codes disco avec nos gros riffs très gras. Enfin je crois… et puis le zéro, c’est un symbole des nineties pour moi, avec notamment le t-shirt mythique de Billy Corgan des SMASHING PUMPKINS !

Est-ce que le groupe est né d’une envie précise ou plutôt d’un concours de circonstances heureuses ?
Matthieu : Une envie précise. Nico et moi, on avait envie de faire quelque chose ensemble depuis un moment. Quelque chose de plus calme. Et puis… chasser le naturel et il revient au galop. J’ai eu envie de proposer à Nico quelque chose de plus vénère. La présence de Katia s’imposait à nous, car elle représentait tout ce qu’on voulait au niveau de la basse, du clavier, de la voix et évidemment de l’humain. Donc c’était trop cool. Ensuite il a parlé de Zach et j’étais à fond d’accord.
It Was Capitalism All Along sonne presque comme une punchline ou un slogan détourné : d’où vient ce titre ?

Matthieu : C’est Zach qui nous a proposé ça car ce dernier a beaucoup vécu en Angleterre et c’est le plus bilingue d’entre nous. Il nous a expliqué que c’était une expression trouvée dans le podcast “You’re Wrong About”. Ca relie tous les problèmes de l’univers au capitalisme et cette idée nous plaît pas mal ! Personnellement, je pense qu’en effet le capitalisme est peut-être un système qui nous permet de cohabiter plus ou moins confortablement entre êtres humains, mais que c’est un jeu qui est fondamentalement biaisé et qui nous oblige quelque part à rendre la terre et l’humanité perdante à long terme dans ce jeu.

Est-ce un album concept ou plutôt une constellation de ressentis autour d’un même malaise ?

Katia : On ne parle pas de capitalisme dans toutes nos chansons, mais elles sont un défouloir pour aborder avec dérision des sujets actuels, sans militantisme. C’est surtout Matthieu qui écrit les textes et nous les chantons tous avec une très grande conviction car ses mots sont devenus les nôtres.
Matthieu : Ce n’est pas vraiment un malaise, je n’ai pas envie d’employer ce mot pour notre album. Une constellation de ressenti. Oui ça peut être bien dit.

Comment avez-vous travaillé l’équilibre entre discours politique, second degré et émotion brute ?
Matthieu : Ta question est déjà très pertinente dans le sens où il y a réellement une question d’équilibre entre l’humour et le premier degré, la profondeur et la légèreté, le politique et l’intime. C’est un pont à créer entre diverses dimensions, qu’elles soient sociales, psychologiques, politiques ou personnelles.
Le capitalisme est un thème très présent dans les musiques alternatives, mais souvent frontal : qu’aviez-vous envie d’en dire de différent ?
Matthieu : Nous ne le traitons pas vraiment de manière frontale. Nous ne sommes pas un groupe de punk français. Nous n’avons pas la prétention non plus d’écrire des théories économiques, mais simplement de détourner le sujet pour en faire un support, un jeu, un enjeu de réflexion, mais toujours avec le prisme de l’énergie, et de l’exultation du corps.
Votre musique est sombre mais profondément dansante : est-ce une forme de résistance par le corps ?
Matthieu : Bonne analyse de ta part. Si j’étais un danseur contemporain, je te dirais : « oui assurément ». C’est un acte de résistance quelque part. En tout cas, le fait de se reconnecter au corps ou —dans notre cas, car personnellement je ne m’estime pas être un grand danseur— le fait de se reconnecter à la joie, au fait d’être ensemble physiquement, oui c’est une forme de résistance dans cette société ultra digitalisée et encline à cultiver le chacun chez soi et le jugement sur l’autre.

Pensez-vous que danser ensemble aujourd’hui est déjà un acte politique ?
Matthieu : Donc oui assurément.
Nico : la danse est un art, l’art est politique, donc danser est politique, CQFD. Quand tu choisis de faire la chenille avec ton tonton raciste au mariage de ta cousine, c’est déjà un acte politique.

Est-ce que le groove est un outil émotionnel autant qu’un outil fédérateur ?
Matthieu : Oui c’est pertinent. Le groove peut servir à faire passer à la fois des messages ou des émotions. Dans ma carrière, j’ai souvent pratiqué des musiques où le groove et le rapport au corps n’étaient pas évident. Ici, avec DISCOZERO même si nous ne sommes pas non plus un groupe de funk ni un groupe de Zumba, on comprend plus qu’avant le groove, le simple fait de bouger, les têtes, les pieds, les corps, tout cela est un outil pour fédérer les gens.
Comment vous imaginez le public idéal de DISCOZERO : immobile, en transe, en sueur… ou tout à la fois ?
Matthieu : Franchement, tout est recevable. Je ne suis pas (je ne suis plus !) de ces chanteurs qui vont critiquer les gens qui ne bougent pas au fond de la salle. Moi je commence à être un mollusque avec mon grand âge, donc je bouge forcément moins que quand j’avais 20 ans. Donc je peux profiter d’un concert sans aller me mettre la race dans le pit au premier rang. Mais en effet si les gens sont en sueur, ça fait toujours plaisir. Mais, tu sais, les émotions, on les sent palpables dans la salle. Qu’il y ait du mouvement ou non. L’idée c’est vraiment qu’il y ait une émotion, un partage.
Vos clips ont une identité forte : comment s’est construite votre esthétique visuelle ?

Katia : Un peu de la même façon que la création musicale, chacun pose ses idées, ses envies, ses connaissances et le résultat devient un savant mélange de tout ça, que ce soit pour les clips ou les photographies

Est-ce que vous pensez l’image comme une extension du propos ou comme un contrepoint ?
Katia : A l’heure actuelle, plutôt une extension du propos. Mais rien n’est figé.
Nico : aujourd’hui il est essentiel de créer un univers graphique autant qu’un univers sonore. On essaie d’être cohérent dans notre communication, en gardant toujours de la couleur et de la noirceur dans nos photos, visuels, et vidéos.
Y a-t-il une référence visuelle (cinéma, art contemporain, pubs détournées, culture web…) qui vous obsède ?
Matthieu : Non pas spécialement, mais c’est sûr que DISCOZERO est un terrain de jeu énorme pour ce qui est du possible détournement de références culturelles. Nous y viendrons sûrement.

Jusqu’où êtes-vous prêts à aller dans l’absurde ou le décalage visuel ?
Matthieu : Nous n’avons pas de limite au niveau du décalage dans lequel nous pourrions aller. Cependant, nous ne sommes pas non plus ELECTRIC CALLBOY ou ULTRA VOMIT, on est pas un groupe humoristique. Il y a un fond, malgré tout dans DISCOZERO. Ce sera peut-être une limite, c’est-à-dire arriver à cultiver le lâcher prise, des fois même peut-être le ridicule, mais tout en restant crédible dans le décalage visuel que nous voulons proposer.

Pensez-vous que la colère a changé de forme dans la musique actuelle ?
Matthieu : Oui et non. Il y avait une certaine colère avant qui était facile à assimiler et à comprendre. Il y a quelques années, les méchants, c’était facile, c’était les fachos, les réactionnaires, les cathos intégristes, les ultra capitalistes. Aujourd’hui, la colère, la haine, l’outrance, l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie peuvent provenir de toute part et de toutes les franges politiques. C’est déstabilisant. On pourrait être en colère toute la journée H 24 je pense en étant connecté à nos réseaux sociaux qui cultivent ces sentiments. Du coup aujourd’hui je préfère me préserver de cette colère.

Qu’est-ce qui vous fatigue le plus dans la scène aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui vous excite encore ?

Katia : Ce qui nous fatigue le plus, c’est de manquer de lieux en France pour que ce genre de musique puisse vivre en live, des petits clubs dans les villes, des petites salles… et ce qui nous excite encore c’est que nous démarrons un nouveau groupe dans ces conditions, dans l’industrie musicale saturée, mais convaincus qu’on va faire transpirer du public sur toutes les scènes possibles, même au fin fond d’une cave s’il faut parce que l’industrie c’est nul, c’est le capitalisme.
Nico : moi ce qui me fatigue le plus, c’est qu’aujourd’hui il faut déployer 100 fois plus d’énergie qu’avant pour espérer au minimum faire connaître le nom d’un groupe, sans même parler de musique. Il faut être constamment présent, produire toujours plus, toujours mieux… Mais bon, c’est aussi ça qui nous pousse à apprendre des choses. A titre perso, je ne me suis mis au mix, à la vidéo et au graphisme par la force des choses, car ce contenu est indispensable et un groupe indé comme nous n’a malheureusement pas les finances nécessaires pour pouvoir tout déléguer à des pros. Donc on reste dans notre esprit DIY et le fait de tout faire soi-même permet aussi d’avoir une certaine cohérence artistique, ce qui est une bonne chose.

Le moment le plus chaotique vécu depuis la création du groupe ?
Matthieu : Ce sera peut-être le tournage du clip de « Get It! Get It! Get It! », où j’ai fini aux urgences avec trois points de suture sur le visage après avoir pris de plein fouet la guitare de Nico dans la gueule. Ça m’a un peu fait l’effet du coup de pelle dans la gueule du film Bernie. Au final plus de peur que de mal, vu que j’ai pu terminer le clip sans trop de problème. Mais c’était rigolo. Avec un peu de sang, et un bon bleu sur le visage ensuite, mais c’était rigolo.

Une répétition qui a très mal tourné… mais qui vous fait encore rire ?
Matthieu : On ne peut pas dire que ça ait très mal tourné. Je pourrais juste raconter la fois où on a essayé de faire une reprise de Twist and Shout des Beatles. Et malgré le fait que je pratique la saturation vocale depuis plus de 20 ans, je suis arrivé à me ruiner la gueule en essayant d’imiter John Lennon des Beatles. Comme quoi des fois les plus grands screamers ne proviennent pas du métal, mais de la pop anglaise !

Si DISCOZERO était une soirée, ce serait plutôt : club moite, squat DIY ou after improbable ?
Nico : En tout cas celle qui m’excite le plus serait after improbable et c’est je pense ce qui se rapproche le plus de notre musique, le côté fun et le mélange des styles où tout peut arriver finalement !

Qui dans le groupe survivrait le moins longtemps dans un open space ultra-capitaliste ?
Nico : Ah ben là sans aucune hésitation, Zach ! Je crois que le titre de l’album parle de lui-même non ? Sachant que c’est une citation de Zach…

Si vous deviez reprendre un tube ultra mainstream façon DISCOZERO, lequel ?
Nico : Alors figures-toi que c’est déjà en travaux ! On est en train de bosser une reprise de Madonna ! Mais je n’en dis pas plus pour le moment, vous aurez la surprise.

DISCOZERO en 2033 : utopie collective ou chaos total ?
Nico : J’aurai tendance à plutôt dire chaos total. Mais il peut y avoir du bon comme du mauvais dans le chaos, tout dépend de la situation initiale finalement. Casser pour tout reconstruire peut être bénéfique. C’est un peu la définition même de DZ au final. Quitte à crever, autant le faire avec de l’amour et du fun.

Dernière question existentielle : peut-on vraiment danser sur la fin du monde ?

Katia : Sur la fin d’un monde, oui ! C’est une question de survie, de solidarité et de dignité.
Nico : Je pense même que c’est un devoir. Partir sur une fausse note serait d’une tristesse infinie. Réussir sa vie, c’est surtout réussir sa mort. A la fin, si ta seule pensée, c’est de danser, c’est que toutes les autres préoccupations de ton existence auront disparues.

Je vous laisse le mot de la fin pour vos fans et futurs fans francophones…
Merci à tous pour le soutien. DZ n’existerait pas sans vous, sans nos familles, nos amis. Un projet artistique c’est avant tout un projet collectif et sans oreilles pour écouter nos chansons, celles-ci n’auraient pas vocation d’exister. Soutenez la scène indé française !

 

Au fil de la conversation, DISCOZERO apparaît comme un projet à la fois ludique et profondément instinctif : un espace de liberté où l’on peut rire, réfléchir et transpirer en même temps. Entre DIY assumé, énergie scénique et goût du décalage, le groupe revendique surtout le pouvoir du corps et du collectif dans un monde toujours plus digitalisé. Si l’avenir s’annonce chaotique — comme ils le suggèrent eux-mêmes — une chose est sûre : DISCOZERO compte bien continuer à transformer ce chaos en riffs, en sueur et en danse. Parce qu’après tout, s’il faut danser sur la fin d’un monde, autant le faire avec amour, bruit et groove.