Interview avec Julien, chanteur / guitariste du groupe MAGOYOND
26 janvier 2026 0 Par ChachaAvec ZEPPELIN, MAGOYOND ne se contente pas de sortir un nouvel EP : le groupe ouvre une brèche. Après l’odyssée monumentale de Necropolis, ce format plus condensé marque un départ nécessaire, à la fois narratif, musical et émotionnel. À bord de ce dirigeable chargé de fuites, de lâchetés assumées et de renouveau, l’univers du groupe quitte l’Arc de la Fin du Monde pour s’élancer vers l’inconnu — sans promesse de salut.
Nous avons posé quelques questions à Julien, guitariste et chanteur de MAGOYOND, pour parler de cette transition, de la genèse de ZEPPELIN, de ses zones d’ombre, de ses tensions créatives, et de cette manière unique qu’a le groupe de transformer le métal en récit total, visuel et profondément incarné. Un entretien fleuve, à l’image d’un EP qui refuse la simplicité et embrasse pleinement le vertige du voyage.
ZEPPELIN raconte un départ. Est-ce que c’est davantage une fuite, une quête, ou une erreur assumée ?
Ce n’est pas une erreur, c’est vraiment une continuité dans l’histoire que l’on développe depuis le premier album Pandemia. Nos trois précédents disques étaient localisés au même endroit (On l’appelle l’Arc de la Fin du Monde). Il nous fallait un peu de renouveau, et surtout une transition pour pouvoir raconter d’autres choses sans tourner en rond. Le Zeppelin était tout trouvé pour ça.
Si l’EP était un moment précis dans la vie d’un personnage, serait-ce un acte de courage ou un acte de désespoir ?
C’est à la fois un acte de désespoir, étant donné que nos protagonistes fuient une destruction potentielle de leur territoire… mais aussi un acte de lâcheté, étant donné qu’ils fuient avec plusieurs milliers d’habitants pour aller étendre leur apocalypse ailleurs, loin des Titans, pendant qu’ils laissent les autres défendre leur cité. On ne devrait pas avoir d’empathie pour eux : ils sont littéralement responsables de la fin du monde… et cette fuite va leur permettre de l’étendre encore plus.
Votre univers est souvent très incarné. Est-ce que ce dirigeable transporte aussi une part de vous que vous aviez jusque-là gardée au sol ?
On met un petit peu de nous dans nos chansons, mais souvent il y a pas mal de distance avec les histoires que l’on raconte. Nous sommes un peu les messagers de ce qu’il se passe dans cet univers alternatif. Il se trouve quand même que l’on a traversé, ces dernières années, des épreuves, toutes différentes, et la métaphore du voyage se prête assez bien à une analogie. C’est peut-être la première fois que l’on aborde des thèmes intimes, qui sont ceux de la solitude ou du besoin de changement d’air, de renouveau, avec autant de proximité avec ce que l’on a pu ressentir (par exemple, lors des confinements, ou des pertes de certains de nos proches). On a eu le temps d’y réfléchir et d’avoir du recul pour pouvoir traiter le sujet à notre manière.
Y a-t-il volontairement des zones d’ombre dans le récit de ZEPPELIN, ou préférez-vous laisser l’auditeur “se perdre” ?
Tout à fait ! Il y a volontairement des zones d’ombre. Le voyage dure plusieurs mois, ou plusieurs années… On ne sait pas. On le découvrira peut-être plus tard. Ce qui est sûr, c’est que nous avons traité des moments clés que sont le départ de Necropolis, l’errance d’un tel voyage, assumer et le temps qui s’étire, et l’arrivée vers un territoire inconnu. Certaines chansons parent d’évènements majeurs. Pour le reste, les gens se feront leur histoire, et c’est ça qui est bien.
À quel moment avez-vous compris que ZEPPELIN devait exister sous forme d’EP et non d’album ?
Très rapidement après avoir terminé Necropolis, nous savions que nous ne pouvions pas repartir sur un nouvel album tout de suite. Il nous fallait une transition, tester des choses et nous décharger de la pression que nous avons eu pendant la confection de cet opus. J’ai posé le projet Zeppelin sur la table comme un EP qui nous permettrait de faire une transition habile et narrativement cohérente. Mais le format EP nous intéresse de plus en plus… Il permet de raconter des histoires concises et de tester beaucoup de choses, hors de l’aspect solennel d’un album.
Pouvez-vous décrire la genèse musicale et lyrique de ZEPPELIN ? Comment se déroule un processus typique d’écriture chez vous ?
Toutes les chansons sont différentes. Soit Vito rapporte une base avec des riffs, soit Aspic compose des ambiances et des orchestrations, ou alors je pose des concepts sur la table… Tout cela va dans un grand dossier où l’on va régulièrement piocher des choses au gré des inspirations.
Ce qui est certain, c’est que chaque opus est pensé en amont. J’écris une trame narrative par rapport aux histoires que j’aimerais raconter, et ensuite on essaie de construire avec des bribes de matériel que l’on a déjà, ou bien avec de nouvelles compositions créées tous les 4 en studio.
L’écriture narrative est indissociable de la composition, et il faut que nous soyons tous les quatre pour que les idées personnelles de chacun deviennent du MAGOYOND. C’est un vrai travail de groupe et tout le monde a un rôle clé dedans.
Y a-t-il des albums ou artistes qui vous ont particulièrement influencés cette année pendant l’écriture ?
Nous avons énormément de références musicales, littéraires et cinématographiques qui s’emmêlent et qui nous influencent de manière directe ou indirecte. Chaque musicien a son background musical, ses affinités, que ce soit dans le metal ou dans d’autres types de musique… Et justement, on essaie de ne pas trop s’inspirer frontalement de ce qui existe déjà pour essayer de faire quelque chose qui nous ressemble.
Si l’on est purement terre à terre, une chanson comme We Come in Peace s’inspire (entre autre) des riffs à la Sepultura, d’arrangements à la Diablo Swing Orchestra ; le refrain énorme peut s’apparenter à du Devin Townsend (Z2), et la thématique fait écho aux films Mars Attacks ou Iron Sky . C’est un exemple parmi tant d’autres, mais par chanson, on peut facilement avoir entre cinq et dix références lointaines ou proches. Donc vaste sujet !
Quand vous écrivez, est-ce que l’histoire guide la musique ou est-ce parfois la musique qui force le récit à bifurquer ?
Pour des questions de cohérence, c’est souvent le récit qui guide la musique. J’explique aux gars qu’il faudrait une chanson avec une ambiance plus « comme ci », ou plus « comme ça », mais rien n’est vraiment figé. Il y a toujours une marge de progression et d’adaptation en fonction de ce que l’on compose ensemble. Parfois, les textes sont écrits à l’avance, parfois c’est la musique… Nous n’avons pas de recettes, juste un objectif de cohérence scénaristique à respecter. Ce qui nous laisse une marge de créativité énorme dans un cadre bien défini. Pour ZEPPELIN, les synopsis des chansons étaient écrits, après on a fait la musique, puis on a terminé par les paroles.
Y a-t-il un morceau de l’EP qui a changé radicalement de forme entre la première idée et la version finale ?
Très étonnamment, pas tant que ça. En fonction de ce que nous avions en tête et des synopsis de chaque chanson, tout a plus ou moins été respecté. Il n’y a que sur la chanson Exil que nous avons eu pas mal de difficultés. Nous nous sommes engouffrés dans un style musical différent, et la thématique sérieuse et sombre a très sérieusement remis en question les paroles que j’avais pu écrire car je ne suis pas à l’aise avec les sujets trop graves ou trop personnels. Je pense qu’il doit y avoir 30 ou 40 versions du texte de cette chanson…
Et pour l’anecdote, à deux jours de la finalisation de l’album, nous étions encore en train d’hésiter à la laisser instrumentale tant nous n’étions pas à l’aise avec le propos. Finalement, nous avons trouvé les bons mots et le bon ton, et nous en sommes satisfaits. Mais ça ne tient à pas grand-chose.
Est-ce que vous vous imposez des règles narratives strictes, ou aimez-vous tricher avec votre propre univers ?
Les deux, mon capitaine ! J’ai toujours un coup d’avance sur la narration, mais j’adore me laisser surprendre par de nouvelles idées ou des choses que nous n’avions pas prévues. Notre univers est extrêmement permissif, et si nous créons une chanson qui n’était pas prévue à la base, que nous en sommes contents, et qu’elle a sa place dans ce que nous sommes en train de composer… alors on y va !
À l’inverse, certains thèmes musicaux /riffs que nous avons composés n’ont pas encore trouvé leur place dans notre histoire… On les laisse donc mûrir un petit moment. Par exemple, le thème musical de We Come In Peace a été composé du temps de Necropolis, à la base pour une autre chanson. Mais comme tout le monde n’était pas convaincu, on l’a laissé maturer. Aucun regret.
Après un projet aussi massif que Necropolis, qu’est-ce qui vous faisait le plus peur en repartant sur quelque chose de plus condensé ?
Justement, ce qui nous faisait peur, c’était de repartir sur quelque chose d’aussi énorme que Necropolis… Et finalement Zeppelin a été équivalent à Necropolis en terme de travail. Donc même si nous avons fait moins de morceaux, la dose de travail a été équivalente, voire même plus grande encore avec notre financement participatif qui s’est emballé.
Et pourtant, on voulait vraiment faire une prod plus simple, des morceaux un peu plus courts et mieux taillés pour le live… Le pari a été réussi, mais tout s’est encore largement emballé. Il faut croire qu’on ne sait pas faire les choses de manière simple.
Est-ce que ZEPPELIN est une respiration… ou une tension encore plus forte mais plus courte ?
Bonne question… Ce qui est certain, c’est que nous avions besoin de Zeppelin. Nous avions besoin de nouveaux morceaux, nous avions besoin de tester plus de choses, tant musicalement que vocalement… Et l’histoire se devait d’avancer. Nous nous devions de partir de Necropolis, pour ne pas tourner en rond. Pour ma part, c’est une vraie respiration, car cet EP va ouvrir une porte énorme et un champ des possibles quasiment infini. Je suis très enthousiaste à cette idée. Musicalement par contre, ça met une bonne tension. Et scénaristiquement, l’EP se termine avec un gros cliffhanger… comme Necropolis.
En tant que musiciens, qu’avez-vous osé faire ici que vous n’auriez pas tenté il y a quelques années ?
Aborder des sujets plus graves, effleurer le chant en anglais (mais de manière cohérente avec ce que l’on développe), plus de chant saturé, plus de morceaux rentre-dedans… Cet EP est à la fois dans la continuité de ce que l’on fait depuis cinq ou six ans, mais il va plus loin, il ose plus. On s’est dit que si les gens appréciaient, c’était formidable pour la suite… mais si le public n’était pas au rendez-vous, on avait l’excuse de l’EP pour dire que c’était une « excursion temporaire ». Pour le moment, tout le monde a l’air d’apprécier cette évolution, et c’est cool !
Avez-vous eu le sentiment de devoir “désapprendre” certaines habitudes prises sur vos albums précédents ?
Pas spécialement, on a plutôt perfectionné beaucoup de choses ! Par contre, pour ma part, j’ai dû apprendre encore plus de technique sur ma voix. Je n’ai pas honte de dire que, pour assumer nos nouveaux morceaux, j’ai dû repasser par la case du coaching vocal pour mieux maîtriser la saturation et tenter de repousser mes limites.
Pour le reste, on a composé en s’inspirant des structures de morceaux qui cartonnent en ce moment dans le metal : quelque chose de plus court, avec des structures établies qui fonctionnent en live et qui sont d’une efficacité redoutable. C’est un exercice que nous avions déjà fait par le passé, mais là, on a tenté de perfectionner un peu plus ces éléments sur la totalité des chansons de l’EP. Tout était plus naturel, c’était assez satisfaisant.
Votre musique est souvent décrite comme “théâtrale” : est-ce un outil narratif ou une conséquence naturelle de votre manière d’écrire ?
Un peu des deux. Je pense que c’est le chant “parlé-chanté” et le fait de raconter des histoires qui rendent le tout très théâtral. J’incarne littéralement des personnages dans les chansons, et je pousse les expressions très loin pour que ce soit convaincant. La musique en elle-même, à mon sens, est beaucoup plus cinématographique. Plus de la moitié de notre répertoire pourrait figurer dans des bandes originales de certains films… Quand on écoute les morceaux instrumentaux, on sent que c’est grandiloquent, que ça nous dépasse.
C’est du métal symphonique épique, mais qui ne ressemble pas à du métal symphonique traditionnel, car il y a Monsieur Loyal qui hurle sur les gens du haut de son piédestal. En tout cas, que ce soit théâtral, cinématographique ou autre, ça nous correspond bien.
Quand vous composez, pensez-vous plus en images, en sensations physiques ou en dialogues intérieurs ?
Clairement en images. On veut que dès les premières secondes, les gens puissent avoir des images en tête. Ça va chercher dans des stéréotypes de films, de musique de films, de romans, un peu partout dans la pop culture. Tout le monde n’est pas obligé d’avoir la référence pour pouvoir apprécier, mais notre objectif est clairement de faire passer un film dans la tête des gens.
C’est ça qui donne un point d’intéret avec le chant en français : on peut comprendre ce qui est dit, et on peut rentrer dans l’univers beaucoup plus facilement car notre musique se veut « visuelle ».
Est-ce que la route nourrit encore votre univers, ou est-ce parfois l’inverse : votre univers qui rend la route plus supportable ?
Je vais seulement parler pour moi, car je ne sais pas trop ce que pensent les autres musiciens sur ce sujet. Me concernant, j’ai grandi en même temps que ce projet, et il est indissociable de ce que je suis aujourd’hui. C’est clairement une soupape qui m’aide à créer et dans laquelle je m’épanouis énormément.
Nos expériences nourrissent l’univers, et l’univers ne cesse de s’alimenter avec la passion des gens et les idées qui foisonnent, hors de l’aspect musical. On a réussi ce pari : aller plus loin que la musique… et autour du projet, il y a tellement de choses à créer et à faire que c’est un puit sans fond de créativité pour nous. Je ne sais pas ce que je ferai sans ce groupe. Probablement beaucoup plus de JDR ou d’écriture pour décharger ce besoin de créer des univers. MAGOYOND canalise ça.
Y a-t-il un moment de tournée où vous avez eu l’impression d’être coincés dans un morceau de MAGOYOND ?
Hélas (ou par chance) on a jamais été coincé dans un Motel avec des cadavres ou dans une ville en flammes ! Et pourtant le public peut s’apparenter à des zombies ! Parfois les salles sentent la mort. Mais bon, c’est peut-être en partie à cause de nous…
Quel est le détail le plus absurde ou inattendu caché dans ZEPPELIN que peu de gens remarqueront ?
Normalement, on cache toujours une chèvre, un chat ou un animal random dans une des chansons, mais là, il me semble qu’on ne l’a pas fait. En revanche, il y a un bébé qui hurle sur We Come in Peace. Ce n’est pas un choix de notre part : une choriste est venue avec son nouveau-né pendant l’enregistrement (il est d’ailleurs visible sur quelques vidéos) et, à un moment, il s’est mis à pleurer… Ça recrute jeune chez les choristes.
Quel morceau de l’EP serait le pire à écouter un lundi matin… et le meilleur à 3h du matin ?
Exil, le morceau de la déprime un lundi matin… Métaphore du temps qui passe et qui n’avance pas… Je pense qu’il y a mieux. En revanche, à 3h du matin, un petit Pavillon Noir ou We Come in Peace, et là on fait chier tous les voisins.
Si MAGOYOND devait recruter un membre non-humain (monstre, créature, machine), ce serait pour quel instrument ?
J’hésite… Soit une gorgone hurlante pour faire plus de scream et chanter à mes cotés, ou bien une énorme pieuvre géante qui pourrait jouer plus de 20 instruments symphoniques en même temps… Comme ça, on pourrait avoir un orchestre avec nous à chaque concert sans avoir 12 000 musiciens. Ça se tente non ?
Et pour finir : Une question que vous aimeriez qu’on vous pose un jour… et votre réponse ? Et je vous laisse le dernier mot
Pas facile ! Si jamais un Steven Spielberg, Guillermo del Toro ou Robert Rodriguez vient nous voir et nous demande : « Ça vous dirait qu’on adapte votre univers en film ? »
La réponse serait probablement oui.
Merci beaucoup pour votre temps !
Avec ZEPPELIN, MAGOYOND signe bien plus qu’une respiration entre deux chapitres : c’est une mue, une prise de risque maîtrisée, et un nouveau point de départ aux conséquences encore floues. Entre désespoir, fuite en avant et désir viscéral de renouvellement, l’EP affirme une identité toujours plus théâtrale, cinématographique et audacieuse, sans jamais trahir la cohérence de son univers.
À la lecture de cet échange, une chose est certaine : MAGOYOND avance avec une vision claire, quitte à se perdre volontairement en chemin. Et si ce dirigeable transporte l’apocalypse ailleurs, il emporte surtout avec lui un champ des possibles immense, prêt à exploser dans les prochaines étapes du récit.
ZEPPELIN sort le 30 janvier — et le voyage, lui, ne fait que commencer.

